Le Monde de Susi Kramer

                                                                                                                                                 

Susis Buchsgarten

« Liberté » 

Semblables à des constellations, les œuvres de Susi Kramer sont des univers en expansion où la puissance des couleurs, la vigueur des tracés paraissent déborder le cadre pour déployer, au-delà, l’élan qui les a initiés. Sa démarche créative s’apparente à une traversée joyeuse, énigmatique, à laquelle nous sommes conviés. C’est une expérimentation de soi, du monde et des matières : couleurs, papier, toile ou plexiglas. La réalisation des œuvres se déploie comme une aventure. Directement, instantanément, les motifs s’imposent dans l’espace, le ponctue, pour que l’œuvre prenne forme peu à peu. La démarche est spontanée, exploratoire. Tout se fait dans l’énergie du geste, du mouvement vers la toile. 

Paul Klee, Frank Stella, Sol Lewitt, l’art aborigène… Certes, on retrouve chez Susi Kramer le même goût pour la combinaison de motifs et la passion de la couleur. Mais la comparaison s’arrête là. Car, si Susi Kramer ne reconnaît aucune influence à la source de son travail, c’est précisément, explique-t-elle, parce qu’il repose sur la recherche intime, « intérieure », de ce qui peut traduire au plus juste « la singularité de son univers». Pour qualifier sa démarche, elle parle volontiers d’une « méditation », d’un état où l’esprit libre, ouvert, accueille les sensations et les élans qui affleurent. Ce qui crée l’intensité très particulière de son œuvre provient de ce rapport immédiat au support, à l’espace de la toile fixée à même le mur, dont elle s’empare pour que surgissent librement les figures, les motifs et les couleurs. Cette spontanéité de l’acte créatif lui permet de se laisser porter par son imaginaire à mesure que le travail avance, bifurque, se transforme. Progressivement, l’œuvre se métamorphose sans qu’elle sache exactement à quoi ce cheminement va aboutir.
 
La puissance de son œuvre réside également dans la profonde joie de vivre qui la nourrit. La personnalité de Susi Kramer est, en effet, aux antipodes de celle de l’artiste souffrant pour créer… La force de son travail vient, au contraire, de son bien-être ! Ce bonheur qu’elle éprouve dans l’existence lui a donné confiance en son univers intérieur et ses expérimentations artistiques. L’omniprésence de la couleur, qui traverse toute son œuvre, témoigne de cette joie éprouvée face au monde dont elle célèbre la richesse et l’énergie vitale. Les associations libres de formes et de couleurs, réduites parfois à de simples myriades de lignes et de points, confèrent à ses œuvres un effet jubilatoire grâce au pétillement de la matière visuelle.
 

« Comme un cri »

La première période de l’oeuvre de Susi Kramer, qui correspond globalement aux années 80, se caractérise par des aplats de couleurs vives, des figures intrigantes, disposées dans un espace compartimenté. L’épaisseur énergique des contours bruts et épais fragmente la toile et enserre les figures.  Susi Kramer qualifie cette période « d’expressive ». La puissance des émotions qu’elle éprouve alors crée en elle « une urgence », une nécessité : il lui faut transcrire à la surface de l’œuvre des images, des sensations, des impressions fortes. « Comme un cri », jeté là. Cri de joie ou cri de peur ? Les œuvres sont habitées par cette ambivalence entre ce qui enchante et ce qui effraie. Les couleurs vives sont encerclées de noir comme les figures dont l’apparence hésite entre la joie des images enfantines et l’étrangeté, un peu inquiétante, des monstres. Ses personnages colorés semblent en pleine métamorphose, émergeants de leurs contours comme de quelques cocons imaginaires… Projetant sa réactivité émotionnelle sur la toile, Susi Kramer travaille la matière en surface, dans l’immédiateté des sensations éprouvées. Elle veut que l’urgence produise des images qui « frappent », qu’elles amusent ou déconcertent. Cet expressionnisme fantaisiste joue aussi avec le spectateur sur l’illusion de la reconnaissance. Mais cette lisibilité première renvoie ensuite à une symbolique beaucoup plus complexe : les motifs se combinent aux personnages, plus hybrides que réels. L’imaginaire du spectateur doit fonctionner par associations pour fabriquer une piste interprétative. Susi Kramer pose ainsi comme principe de son travail, un rapport très ouvert au sens, jamais limité, jamais imposé ni figé. Motifs et couleurs composent un univers en mutation constante aussi bien dans l’espace de l’œuvre que dans l’esprit de celui qui la regarde.  

Ses premières toiles sont peuplées de petits véhicules, d’engins volants et flottants. Les personnages sont figurés souvent comme des conducteurs ou des pilotes… Ces quelques éléments figuratifs sont les premiers points d’appui de son langage pictural. Susi Kramer explique qu’ils ont surgi tels quels. Le motif de la roue et du volant sont ainsi récurrents. Ils suggèrent une mise en image du voyage : dans l’espace de la toile, tout un monde apparaît et se déplace, vers la droite. Les figures et les couleurs génèrent le mouvement, elles défilent, glissent pour franchir les limites de l’image, tout comme le geste de ce personnage-lanceur qui commence en bas à gauche, hors du tableau, et qui s’achève au loin, en haut à droite, dans le prolongement de son bras tendu, mais au-delà du cadre… Tout ces motifs-signes composent, à l’instar des œuvres de Kandinsky, des constellations sur la toile. Susi Kramer construit ainsi la cartographie énigmatique et amusante de ses ciels intérieurs.  

Ces premières œuvres sont habitées par l’intensité des couleurs et la force d’un monde qui se déploie. Symboliquement, l’élan créateur est évoqué par les deux « taureaux » dont la stylisation rappelle l’art pariétal. Puissants et archaïques, ils sont en marche et incarnent l’énergie en mouvement. Énergie qui, elle-même, renvoie à celle du geste pictural qui les a figurés. La puissance sereine de la création s’exprime ainsi dans cette figuration primitive et libre, simple trace poétique d’une force qui va…
 

« Rechercher le rythme des couleurs » 

Dans la seconde période de son œuvre, Susi Kramer change la fonction et l’échelle de ses motifs : plus petits, davantage stylisés, ils apparaissent comme des signes répétés de manière systématique pour quadriller la toile de lignes verticales et horizontales, un peu comme des portées musicales. L’espace des œuvres est plus apaisé et s’organise à partir d’une disposition sérielle de fleurs ou d’animaux. Ici, « c’est le rythme qui crée la peinture » explique Susi Kramer. Par une composition répétitive, multipliant les lignes et les cercles, elle cherche à créer un tempo, une pulsation visuelle qui provoque un effet de vibration. Très plaisantes pour le regard, l’intensité des couleurs et la simplicité des motifs masquent d’abord la complexité de ces compositions. Mais très vite, ce jeu des séries perturbe notre perception : les strates de couleurs et les motifs se confondent… Où est le fond, où est la surface ? La lisibilité première est modifiée par un travail de superposition de couches peintes. L’oeuvre apparaît comme une combinaison d’images sans cesse décomposées puis recomposées. Ce qui est visible rend le reste invisible : le motif à la surface quadrille et occulte le fond ou, à l’inverse, il s’y perd. De près ou de loin, l’image change, les contours disparaissent, la couleur absorbe le dessin... Le dispositif ainsi créé est hypnotique et oblige à laisser flotter le regard entre le fond et la surface. Impressionnée, au sens premier du terme, la rétine conserve ces images persistantes, littéralement obsédantes. Comme une sorte de « mantra » visuel, notre regard répète l’image initiale, la prolonge au-delà de la toile, en reproduisant les lignes de ces séries colorées. Cette démultiplication par la répétition fait de l’œuvre une sorte d’organisme vivant, vibrant sous l’œil du spectateur. La scénographie faussement naïve composée par Susi Kramer perd le regard tout en le captivant.


Pour l’artiste, les effets obsédants de ses figurations sérielles sont proches des compositions musicales de John Cage. Le quadrillage systématique de l’espace met l’esprit dans un état de flottement, de réceptivité sensorielle première, comme en apesanteur. En suspension mais disponibles, l’esprit et le corps du spectateur rentrent dans l’épaisseur du tableau, dans l’histoire de ses strates. Commence alors un jeu subtil entre ce qui est montré et caché. Dans les interstices des motifs, l’épaisseur et la complexité de la matière apparaissent peu à peu. Une fois la surface franchie, le regard reçoit les échos d’un arrière-monde : le fond mouvant et incertain du tableau… 
 

« Superposition et sédimentation »  

 « J’adore réfléchir et construire par niveau, par couches empilées » explique Susi Kramer qui, de manière récurrente, compose ses œuvres à partir d’une accumulation de strates, qu’il s’agisse de techniques mixtes sur papier, de peintures ou plus récemment encore de ses sculptures en plexiglas. À chaque fois, l’œuvre apparaît à mesure que les couches se superposent, s’épaississent, se juxtaposent, opérant une combinaison complexe entre apparition et disparition, surface et profondeur, transparence et opacité. Comme une métaphore du sens toujours présent et pourtant toujours fragmentaire, masqué, recouvert…

Ce travail en épaisseur témoigne de la genèse de l’œuvre, qui se façonne à mesure, directement dans l’espace à investir, dans le cheminement des gestes et de la matière qui s’accumule. L’œuvre est issue de cette expérience ouverte où la superposition des couches de couleurs fait naître l’image finale, nourrie de ce qui est montré comme de ce qui est caché, masqué mais présent, toujours en travail. Ce monde du dessous, mystérieux, est essentiel. Ce qu’on ne voit pas ou presque plus, la partie occultée s’inscrit au cœur même de l’œuvre dans l’épaisseur de la matière qui porte les traces de tous les gestes et motifs, visibles ou invisibles, qui la compose.

Susi Kramer a matérialisé en trois dimensions, avec ses stèles de plexiglas, cette expérience à la fois sensorielle et spirituelle de la sédimentation des images. Elle l’a poussé encore plus loin grâce, cette fois, à la transparence même du matériau. Contrairement à la toile ou au papier, le support, la gangue qui emprisonne les couleurs est ici presque invisible. Elle manifeste sa présence-absence seulement par les reflets de la lumière qui la traversent, soulignent ou isolent les strates de couleurs qui semblent flotter, verticalement cette fois, dans un faux vide. Ces « bandes » de couleurs, elles aussi peuvent presque disparaître, à mesure que l’on tourne autour de la sculpture et que leur surface se réduit à une infime ligne verticale… C’est dans cette épaisseur « vivante » que l’oeuvre de Susi Kramer puise toute son énergie, sa vibration continue, comme un monde tendu vers les strates à venir, où le visible rayonne depuis l’invisible qui le constitue. 

 
Mathilde Andéol

Vol de nuit, 1986,                       
acrylique sur toile,
120 x 100 cm